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D’ordinaire, Ramdane est plutôt grande gueule. Il parle à tout le monde, nous donne un coup de main pendant les distributions, remet en place ceux qui ne respectent pas la file d’attente... Mais aujourd’hui, face à nous, il a l’air d’un enfant. Il s’est plaqué les cheveux en arrière pour la photo, et il attend sagement qu’on lui demande de commencer.
Avec son léger cheveux sur la langue, il se lance, timidement.
Il est si ému qu’il commence en se trompant sur son âge. J’ai quarante-deux ans...euh quarante-huit ans ! Il rit et s’excuse, puis reprend immédiatement son sérieux. J’ai posé ma tente au mois de mai. J’suis tout seul, à part de temps en temps quelques passants... Le décor est posé.​​​​
Écoutez Ramdane
Né à Montfermeil, cité chaude bien connue depuis le coup de poing de Ladj Ly, il passe toute son enfance dans le 93. Mon meilleur souvenir c’est toutes les bêtises que j’ai faites quand j’étais jeune... on jouait aux billes, aux cartes... Y avait une factrice qu’on connaissait, pendant qu’elle distribuait le courrier, on lui cachait son vélo, nous raconte-t-il avec un brin d’espièglerie. Pas de quoi fouetter un chat, en tout cas pour le moment. Benjamin d’une famille de six enfants, le facétieux garçon poursuit ses études jusqu’à l’âge de seize ans, puis part faire l’armée. 
En un an, ses deux parents disparaissent coup sur coup.
Du F5 qu’il partageait avec ses frères et soeurs et ses parents, il passe à un F2, seul, une étape sur le chemin qui le mènera finalement à la rue. Côté travail, après plusieurs formations dans le bâtiment, il part sur des chantiers. Mais à chaque fois, ça s’est mal passé. Une expérience en Dordogne et en Normandie, une autre encore en Corrèze, l’histoire semble se répéter pour Ramdane avec qui ça fini toujours mal à un moment donné. Je peux le dire, j’ai un caractère de cochon lâche-t-il. Il peine à retrouver un emploi, tombe dans la précarité. A chaque fois que j’entrais dans une agence d’intérim pour demander du travail, on me disait qu’il y en avait pas en c’moment. Du coup, il se décourage et abandonne.
Les bêtises d’enfant deviennent un peu plus graves. Avec un ami, il cambriole une école de musique et une école maternelle et se font pincer. Un court séjour en prison le dissuade de recommencer.
Aujourd’hui, plus aucun de ses frères et soeurs n’est en contact avec la forte tête. Il vit dans une tente, avec ses souvenirs et ses disques de Michel Sardou. Avant, j’étais très télé, mais maintenant c’est la musique. Sa chanson préférée, c’est Les Lacs du Connemara. Ses journées suivent une routine très précise. Le matin, Ramdane quitte son terrain de Gagny et prend le train jusqu’à la Gare de l’est. Il va déjeuner au Mac Donald puis, il se balade dans Paris jusqu’à l’heure où commence la distribution aux Restos du coeur. Je viens pour manger mais surtout pour me changer les idées, franchement si j’reste dans ma tente, ça sert à rien quoi ?!
Il a le contact facile, mais nous explique ne pas passer trop de temps non plus avec les autres bénéficiaires.
En fait, j’me rends compte qu’avec tout ce temps passé dehors, je suis devenu un loup sauvage. Côté coeur, il dit avoir eu une compagne, avec qui - bien sûr ?- ça s’est mal fini. Elle avait son caractère, avoue-t-il avec un petit sourire en coin.
Un ange passe. Ramdane reprend son souffle. On croit avoir fait le tour de la question. On entend en fond Gainsbourg chanter “Je suis venu te dire que je m’en vais”. Je m’apprête à appuyer sur le bouton “stop” de l’enregistreur, mais Ramdane a encore quelque chose à nous dire. En fait, ce qui me retient à Paris, ce sont les souvenirs... Ce que j’aimerais vraiment c’est me revoir petit avec mes yeux de maintenant. Moi, ce que je voulais, c’est vivre tout simplement dans une maison avec des animaux. J’adore les animaux.

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