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La première fois qu’on a eu affaire aux mains abîmées de Patrice, c’est quand il nous a aidés à décharger le camion des Restos du coeur (qui apporte les repas sur les lieux de distribution alimentaire). Sur les trois cents bénéficiaires présents ce lundi soir à la Gare de l’Est, ils sont deux à nous filer spontanément un coup de main. La semaine suivante, Patrice est venu nous demander si par hasard on avait un sac de couchage à dépanner. Pas pour lui, mais pour Magali, une autre sans-abri qu’il vient de rencontrer et qu’il a pris sous son aile.
Magali, c’est pas ma petite copine, c’est juste une amie. Être à la rue quand on est une femme, c’est pas normal, ça m’brise le cœur !
Nous sommes en passe de le découvrir, Patrice fait partie de ceux qui n’ont rien, et qui continuent de donner malgré tout.
Nous lui parlons de notre projet, et il accepte de nous raconter sa vie. Nous prenons son numéro de téléphone - vous avez de la chance, j’ai un portable depuis une semaine ! - et lui donnons rendez-vous pour le lendemain. Patrice nous demande de le contacter plutôt par téléphone, car enfant du voyage, il sait tout faire sauf lire et écrire.
Écoutez Patrice
Patrice est né à Paris, il y a quarante et un an. Très vite, sa famille déménage en Corse, à Calvi. Nous sentons immédiatement l’admiration de Patrice pour son père, malgré la brouille qui les sépare. Ce dernier lui a tout appris. Dimanche, c’est la fête des pères...mais bon, on est fâchés... Tous les métiers qu’il a exercés, Patrice les a exercés aussi ; de marchand de fruits et légumes à militaire. Patrice a aussi un BEP hôtellerie et un CAP de couvreur. Il était même chef d’entreprise dans ce domaine. C’est d’ailleurs depuis le vol de la bétonneuse de son chantier que Patrice est embrouillé avec son petit frère, qui en avait la responsabilité. J’ai collé un pistolet sur sa tempe, bon je te rassure, il était pas chargé ! Mais c’était devant mon père… C’est depuis cette histoire qu’on est fâchés. Mais j’l’aime quand même…

Patrice n’a pas le temps de finir sa phrase qu’il est interrompu par un homme d’une vingtaine d’années, en piteux état. Nous l’écoutons demander une petite pièce. Nous n’avons pas le temps de décider si oui ou non nous braverions notre flemme pour tirer quelques pièces de nos poches que Patrice est déjà debout. Il farfouille dans les poches de son jeans et donne quelques centimes au garçon. Et nous, nous nous sentons vraiment cons. Prends soin de toi et va pas faire n’importe quoi ! Intime Patrice au jeune homme. Ce dernier le remercie et s’en va. C’est un garçon des rues, comme moi ! Si je peux aider, je le fais, c’est normal. Dieu me regarde.
Car Patrice a la foi. C’est elle qui lui donne la force et le sourire, et qui le fait croire qu’il s’en sortira. En attendant, il respecte à la lettre le commandement qui dit d’aimer son prochain comme soi-même ; aider les autres et prendre soin de soi, c’est comme ça qu’on peut aider les autres. Beau credo. En quinze ans de rue il a connu les bagarres et les vols. Je comprends pas pourquoi qu’on vole aux pauvres ! C’est aux riches qu’il faut voler nous dit-il en riant. Heureusement, la rue c’est aussi les grandes amitiés et les histoires d’amour. 
Les larmes montent aux yeux de ce dur, un peu sensible. Il pense à la mère de ses enfants. Celle qu’il a perdu lors de son premier séjour en prison. Ses enfants, il ne les voit plus vraiment. Mais dieu sait comment, il garde toujours un œil sur eux. Il vient d’apprendre que sa fille allait se marier. Elle lui a demandé de la mener à l’autel. Une larme s’écrase sur sa joue, je sais pas si j’en suis capable...

D’un revers de main, il balaie l’eau sur ses joues. S’excuse. Comme avec Patrice la lumière n’est jamais loin, il rallume l’interrupteur, pleine puissance. Sa joie de vivre, c’est ce qui le tire de toutes les situations. Tu peux demander à tout le monde, ils te diront que j’ai le sourire, tout le temps. Je suis chrétien évangéliste, tous les jours je dis merci au Seigneur. C’est important. Malgré sa foi inébranlable, Patrice n’est pas exactement un enfant de chœur, en témoignent ses quelques séjours en prison dont le dernier pour bagarre avec des policiers. C’est grâce à sa verve qu’il a convaincu la juge de lui mettre six mois au lieu des vingt-quatre requis contre lui initialement. Pour Patrice, y a qu’un seul juge, c’est Dieu.
Pour survivre, Patrice fait la manche la journée. L’autre jour, j’ai demandé quelques pièces à des flics, ils m’ont donné un billet de cinquante euros ! Impossible de résister au feu de ce soleil ambulant. En plus de la manche il y a les nombreuses associations qui distribuent à manger tous les jours, il y a même les frères musulmans ! nous lance-t-il, amusé. Mais surtout, il y a l'association Les Captifs, qui aide les sans-abris à se réinsérer. C’est grâce à eux que je reste propre. Et puis, là-bas, il y a Antoine. Il me donne un sacré coup de main. Il m’a aidé à refaire les papiers qu’on m’avait volé, il me demande le RSA, il m’a même rempli ma déclaration d’impôts ! La première de ma vie, et pourtant, j’ai été chef d’entreprise ! Nous raconte-t-il, on-ne-peut plus fier. Blague à part, quand on pense à la difficulté de traverser les méandres de l’administration française quand tu parles la langue et que tu sais lire et écrire, on imagine ce qu’un Antoine représente aux yeux rieurs de Patrice. Il confirme, en France, sans papiers, tu ne peux rien faire du tout.

Ce qu’il aimerait maintenant, c’est retrouver ses enfants, avoir un appartement – Patrice dort actuellement dans un camion abandonné – et avoir, ose-t-il rêver, une petite amie. L’objectif immédiat est donc de retrouver un travail. Avec Antoine on refait mon CV. Je vais postuler pour aller refaire le toit de Notre-Dame ! T’imagines un peu !

Un Misérable pour refaire le toit de Notre-Dame, oui Patrice, on imagine, et pas qu’un peu.

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