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Ça peut arriver à tout le monde. Tu peux tout avoir et, en une fraction de secondes, tu passes de l’autre côté.  Omar en sait quelque chose. Aujourd'hui, il est l'un des bénévoles sur qui on peut compter pour organiser des distributions alimentaires, sur deux sites parisiens. Il savoure d’autant plus cette victoire sur la vie. Car il y a encore quelques mois, lui aussi dormait dehors et allait aux Restos du coeur pour trouver un peu de réconfort.
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Né en Algérie, il débarque en France à l’âge de trois ans et demi pour suivre son père qui veut offrir une meilleure vie à ses sept enfants. Le petit Omar supporte mal le déracinement, le changement de langue, de culture, les différents appartements et le ballotage entre les cousins et les amis qui les hébergent en attendant que la situation se stabilise. T’es déboussolé d’arriver dans un pays que tu connais pas, tu vois pas ton père de la journée... j’étais seul avec ma soeur trimballé de famille en famille, je trouvais pas ma place...
Écoutez Omar
Aujourd’hui, il a quarante-sept ans et ne se voit pas vivre ailleurs. La vie d’Omar est faite de rebondissements et de péripéties, d’aventures et de mésaventures, mais ce qu’il faut retenir de ce personnage c’est qu’il s’en sort toujours. Son salut, il le doit à une intelligence humaine rare, mais surtout à l’amour qu’il porte à son fils, Mounir. Rencontrer la mère de mon fils c’est la meilleure et la pire chose qui me soit arrivée. La meilleure car son fils est tout simplement sa raison de vivre, la pire, car c’est la trahison de sa mère et le divorce soit-disant à l’amiable qui ont fait traverser à Omar une séries d’épreuves plus que difficiles.
Pas très à l’aise en classe, Omar arrête ses études après le bac et commence à travailler dans le social. Il passe seize ans à gérer des missions locales à Montfermeil, la cité du film de Ladj Ly. Il le croise d’ailleurs régulièrement. La dernière fois c’était lors du tournage des Misérables, c’est donc tout naturellement qu’Omar figure dans une des scènes du long-métrage... à un moment le mec rentre dans le train, moi je suis juste derrière ! nous raconte-t-il, amusé. Mais le réalisateur césarisé n’est pas le seul contact improbable du carnet d’adresses bien fourni d’Omar. Parmi eux on trouve entre autres, un maire communiste qui l’a fait intégrer le mouvement de jeunesse du parti et par la même occasion partir en voyage à Cuba, ou encore une assistante sociale qui n’est autre que la mère du meilleure amie de Mounir. Tous les personnages de cette galerie se croisent, disparaissent, mais surtout apparaissent au moment où Omar en a le plus besoin. 
Et dieu sait qu’il en a eu besoin. Nous arrivons au moment crucial de la vie d’Omar, le point de bascule. La mère de Mounir est algérienne et quand il la rencontre, il a le choix entre partir faire du social dans sa ville de coeur, Marseille (Omar est fan absolu de l’OM) ou rester dans le 93 pour elle. Il choisit l’amour. Le mariage dure neuf ans et demi pendant lesquels naît Mounir, aujourd’hui âgé de quinze ans. Seulement voilà, le mère de Mounir s’éloigne et trahit Omar. J’ai un grand coeur, mais si tu me trahis c’est plus la peine. Il demande le divorce, qu’il veut à l’amiable pour une fin rapide et pour le bien-être de son fils. C’était mon erreur... lâche-t-il. Car, si les relations avec sa future ex-femme restent relativement cordiales, la juge qui constate le divorce n’est pas tendre avec Omar. Bien que c’est lui qui ait été trahi et qui ait demandé le divorce, c’est à lui de verser une pension, de déménager et de diviser le temps passé avec son fils par deux.
Pour Omar c’est la douche froide et le début d’une spirale infernale. Au bout de trois mois les flics ils arrivent, ils me foutent dehors. Tout a défilé dans ma tête. Je me suis dit c’est pas possible, j’avais tout pour moi, et j’ai plus rien. Ses frères et soeurs l’aident un temps en le logeant, mais après tout le monde a sa situation, c’est compliqué… Omar n’en veut à personne, il s’est toujours débrouillé par lui-même. Mais là, c’est plus dur que prévu. Quand t’es dans cette situation t’as plus envie de bosser, t’as des idées noires, tu dors pas... Si y avait pas eu Mounir, je pense que j’aurais sombré. 
Le père courage s’accroche pour son petit bonhomme, trouve du travail en tant que commercial grâce à une amie rencontrée plus tôt sur son chemin, fait de l’intérim dans la grande distribution et grâce à l’assistante sociale puis à l’une de ses anciennes connaissances "coco", trouve finalement un appartement décent. 
Il nous raconte comment, en plus de son fils, son passage aux Restos du coeur a été déterminant. Venir aux Restos c’était pour m’aérer la tête... même si j’avais honte. Je me disais, si je vais là-bas je m’en sortirais pas.  Mais encore une fois, le destin va lui prouver le contraire. Alors qu’il fait la queue pour un plat chaud un jeudi soir à République, il entend une voix familière. Attiré comme un aimant, il remonte le fil de la voix. Quelle n’est pas sa surprise lorsqu’il se retrouve nez à nez avec l’une de ses anciennes collègues de la mission locale de Montfermeil ?!
Pour Omar, c’est le déclic. Elle le pousse à se bouger et lui intime de revenir, mais cette fois en tant que bénévole. Je me suis fait des potes, une famille, des gens qui sont devenus des amis en dehors des restos. C’est ça qui m’a donné envie d’arrêter d’être bénéficiaire tout court. Omar n’en oubli pas pour autant ses amis du côté obscure de la table. Pendant que j’étais bénéficiaire je me suis fait deux amis, eux sont toujours bénéficiaires. Quand j’étais dans la merde ils étaient là, même si eux étaient dans la merde aussi. Parler à quelqu’un même s’il peut rien faire, ça te soulage, ça fait du bien.

Le téléphone d’Omar sonne. Il s’excuse et décroche. C’est son fils qui lui annonce qu’il vient d’avoir son brevet, mention bien. Empli de fierté, il conclut notre rencontre : sans Mounir, je serai pas là à vous parler. Plus tard il veut faire du social ou devenir footballeur. Il fera ce qu’il veut, même si lui son équipe, c’est le PSG...

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