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Autant vous le dire de suite, Lisiane et Laurent sont des gens extrêmement attachants. Elle, 1m50, les cheveux très courts et blancs comme la neige, des lunettes et une grosse doudoune jaunâtre. Lui, maillot de corps et chemise noire malgré le temps glacial de ce lundi de Pâques. Après les températures estivales de ces derniers jours, le vent souffle à nouveau et l’histoire que la mère et le fils nous racontent nous fait encore un peu plus froid dans le dos.
Écoutez Lisiane et Laurent
Lisiane et Laurent sont victimes du système et peut-être, comme tout le monde, de quelques erreurs d’appréciation dans leurs parcours. Mais rien qui justifie à ce fils et sa mère de soixante-neuf ans de dormir dans une tente le long du Canal Saint-Martin. Arrivés de Charentes-Maritime quelques semaines plus tôt, ils ont essayé d’aller loger chez une parente. Ma marraine, nous dit Lisiane. Malheureusement, j’ai appris qu’elle était décédée. 
Laurent laisse d’abord sa mère se raconter. Lisiane est timide, elle parle tout bas. Lui la couve du regard, l’encourage à continuer. Elle nous raconte son parcours. Je suis née en Algérie. Nous sommes partis dans les années 60, au moment des..."événements''. Ses parents posent leurs valises à La Rochelle et la petite fille grandit et se marie. Le visage de la dame âgée que nous avons en face de nous s’éclaire lorsqu’elle parle de son mari décédé. Il faisait un peu tous les boulots et il m’aidait beaucoup à la maison, pour la cuisine, le ménage...Un homme moderne ! Laurent acquiesce en souriant. 
Après la mort de son mari, Lisiane se voit contrainte de travailler. Elle sera aide cuisinière puis travaillera au service propreté urbaine de la ville. Depuis quelques années, elle habitait dans un logement social ou Laurent est venu la rejoindre. Malheureusement, le bail est arrivé à son terme et n’a pas été renouvelé. Faute de logements disponibles dans leur ville, Laurent et Lisiane ont pris la décision de monter à Paris. Pourquoi Paris ? Certes, pour la marraine de Lisiane, mais la vraie raison de ce départ, c’est Laurent qui nous la raconte.
Le garçon un peu trapu qui se tient à côté de sa mère a trente-quatre ans. Lui n’a jamais connu l’Algérie mais a vadrouillé un peu en France pour ses études. J’ai fait une école hôtelière ! Par passion oui, parce que j’aimais cuisiner et aussi parce que mon beau-père avait un restaurant. Il m’a donné goût à ce métier. Un métier bien difficile à exercer par les temps qui courent. Laurent aurait pu rester à la Rochelle et attendre des jours meilleurs, mais la raison de sa venue à Paris cache autre chose. 
Laurent a été marié avec la fille de ce beau-père restaurateur. Une idylle de quelques années qui a abouti à un divorce mais surtout, à un enfant. Aujourd’hui, Marie a neuf mois, et son père veut faire tout ce qui est en son pouvoir pour la récupérer. Sa mère fait partie des gens du voyage, du coup, c’est compliqué pour elle de la garder... nous apprend Laurent sans le moindre jugement. Elle et les forains qu’elle accompagne ont arrêté leur campement près de Paris, il a donc dû les suivre pour déposer une demande de garde au tribunal de Paris. 
Problème, Laurent vit dans une tente avec sa mère. Pas idéal pour élever un enfant sereinement. Le courageux papa va donc chaque jour demander de l’aide à des associations. Parmi elles, “La Base” ou encore “Dans ma rue”. Là-bas, on l’aide à renouveler sa demande de RSA et à chercher un logement. Je fais ça surtout pour récupérer ma fille ! J’aurais pas eu cet objectif je serais pas resté ici mais je partirai pas sans la récupérer.
Laurent est déterminé, mais le temps presse. Il y a quelques jours, la police est venue leur demander de signer un papier. Un PV de la Mairie de Paris qui leur demande de partir sous deux mois. Une avocate de “La Base” m’a dit que je n’aurais pas dû signer, mais quand on ne sait pas, la police arrive et on signe ! nous dit Laurent un peu dépité. Bien sûr, ils ont fait des demandes auprès des HLM de la ville. Normalement les personnes âgées sont prioritaires, mais apparemment non, ajoute-t-il. Un silence s’installe, Laurent semble pensif.
Comme pour venir au secours de son fils, Lisiane hoche la tête et ajoute, moi, on m’a toujours dit qu’il fallait aller de l’avant et ne rien regretter ! Toujours avancer. Laurent regarde sa mère et sourit. Elle poursuit, j’ai de la chance d’avoir mon fils avec moi, ce n’est pas donné à tout le monde.​​​​​​​

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