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Vingt-deux heures douze. Gare de l’est. La scène à laquelle nous sommes en train d’assister ressemble à s’y méprendre à un passage de Nos Jours heureux. Vous savez, quand Jean-Paul Rouve assiste médusé au monologue incompréhensible d’un canadien beaucoup trop enthousiaste. Notre interlocuteur à nous n’est pas gaspésien mais portugais, et visiblement, il n’a pas bu que de l’eau aujourd’hui... De ce flot continu de paroles, mélange de français et de portugais, nous arrivons tant bien que mal à déchiffrer la vie de Joaquim. Il faut déjà comprendre ce qu’il dit, puis littéralement démêler le bon grain de l’ivraie. 
La tâche est ardue. Mais ce rendez-vous, nous l’avons mérité ! Deux fois que l’on se pointe à onze heures du matin place de la Nation en attendant Joaquim. Deux fois que ce dernier nous pose un lapin. Les joies de la vie sans horaires et sans téléphone portable...
Le terme “joies” n’a rien de cynique dans le cas de Joaquim. Car une chose est sûre, il est heureux comme ça. Quand nous lui demandons où il vit, la réponse est simple, il vit dehors, tranquille. Il ne veut pas d’horaires, pas de contraintes. Pourquoi ne pas retourner au Portugal ? Qu’est-ce que tu veux que j’aille foutre au Portugal, je suis beaucoup mieux ici ! ​​​​​​​
Écoutez Joaquim
Joaquim dit avoir de l’argent. De l’argent sur un compte à La Poste, et de l’argent au pays. Plus la ferme de ses parents dont il a hérité. En 1969, quand il est parti du Portugal à dix-sept ans, son père lui proposait trois cents euros par mois pour rester s’occuper de cette ferme. Lui voulait plus et, comme beaucoup, il est parti chercher son Eldorado en France. D’abord Lyon pour travailler avec son frère sur des chantiers, puis Marseille, Grenoble, Avignon...Il devient chef de chantier au service de grosses entreprises du bâtiment comme Bouygues ou Eiffage. Tu sais combien ils ont d’employés Eiffage ? Six cent milles ! Et c’est eux qui ont construit le pont sur le Taje ! Faut pas l’oublier ça !

Joaquim est admiratif, mais aussi reconnaissant. Il nous parle de son fils Philippe, qui lui prête de l’argent sans demander pourquoi ni comment, de sa fille Sandrine, qui vient payer la caution et le chercher quand il passe par la case “prison”, et j’y suis allé huit fois, pas une ! s’exclame-t-il pour souligner la dévotion et la patience de sa fille. Pourquoi ne leur demande-t-il pas de l’aide pour trouver un logement ? Pourquoi ne se rapproche-t-il pas d’eux ? Je veux pas les emmerder, c’est tout. Un jour, sa belle-soeur a appelé Sandrine pour lui annoncer que son père était mort, cette dernière a eu un drôle de choc quand elle a vu débarquer Joaquim un beau jour, comme si de rien n’était. Comme elle m’avait pas vu depuis longtemps, elle croyait que j’étais mort. Je l’ai appelée et j’ai dit “Allô ? C’est le mort à l’appareil !” Joaquim ne manque pas d’humour.
Ses parents sont partis et sur ses neufs frères et soeurs, il n’en reste que quatre, lui inclus. Tous sont retournés au pays. Lui est mieux en France, c’est là qu’il a passé la plus grande partie de sa vie. Il aborde maintenant un thème qui semble lui tenir particulièrement à coeur, les femmes de sa vie. En tout, j’ai connu soixante-dix femmes ! fanfaronne-t-il. Parmi celles qui ont vraiment compté il y a Alma, mais aussi Isabelle, la mère d’Antonio, inspecteur de police au Portugal qui selon Joaquim ne sait pas qu’il est son père, et enfin, Fernanda, avec qui il a eu Philippe et Sandrine. Il est encore en contact avec elle. Je passe la voir de temps en temps nous dit Joaquim, mais elle sait pas que je dors dehors. Je vais pas lui raconter ma vie ! 
Si certaines l’ont quitté en emportant leur enfant, d’autres le magot, Joaquim est toujours retombé sur ses pattes. Même si on est pas passé loin de la catastrophe. C’était en 1998. Il soupçonne sa femme d’infidélité, se soûle au champagne et au whisky. La cause de l’accident n’est pas claire, mais le résultat c’est cinq ans d’invalidité et trente-cinq millions de francs (dit-il...) dans la poche de cet affreux Jojo ultra attachant. Il nous montre ses cicatrices en souriant. J’ai fait cinq hôpitaux, les médecins pensaient que j’en aurais pour six mois, je suis sorti au bout de trois ! Lance-t-il fièrement. Quoiqu’il en soit, c’est depuis cet épisode qu’il n’a plus dormi sous un toit qui lui appartient. 
Aujourd’hui, l’homme de soixante-sept ans s’est assagi. Mieux vaut être seul que mal accompagné, sinon tu prends un chien ! Puis, il lève sa bière et nous dit en riant, c’est elle ma copine maintenant ! Fausse alerte.
Le petit monsieur à la gueule légèrement cassée qui flotte dans son costume trop grand reste mystérieux quant à la façon dont il arrive à rester propre. T’inquiète pas pour ça ! nous dit-il en appuyant son propos d’un clin d’oeil. Ses affaires, il les planque dans différents endroits de Paris. Difficile de savoir comment il s’y retrouve, mais ça a l’air de fonctionner. Les vols ? Il n’en a que faire, j’ai l’habitude, et puis moi je te trouve un costard par jour, affirme-t-il en pinçant le col de son bel habit. 
La journée, il boit des coups et il chante. Quoi  ma gueule ? Qu’est-ce qu’elle a ma gueule ? articule-t-il en imitant un micro avec sa main. Il dit aussi chanter le Fado, mais pas que... Je joue de l’accordéon ! Je peux chanter toute la nuit ! Si tu veux me voir, il faut venir devant le Cirque, à Filles du Calvaire. Le rendez-vous est pris. Je chante avec le meilleur guitariste de Paris, il s’appelle Nicolas et parfois il est saoul, alors il casse sa guitare... nous raconte Joaquim, hilare.
Le midi il déjeune chez les bonnes soeurs, près de République, le soir, aux Restos du coeur. 
Il dit n’avoir jamais eu froid de sa vie, si j’ai froid, je vais à l’hôtel ! Une fois, j’ai payé une chambre pendant six mois, mais c’était pas pour moi c’était pour une amie ! Une amie comme ça, hein. J’ai pas couché avec ! Mais une femme dans la rue, ça me faisait de la peine.

Un bénéficiaire qui affirme n’avoir ni faim, ni froid, voilà qui aurait fait plaisir à Coluche.

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