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Hussain est un exemple. Le connaissant, il rougira en lisant ça. Hussain est humble, touchant, solaire. Toujours souriant, inspirant, d’une gentillesse extrême. Impossible de tarir d’éloges sur cet Afghan qui, arrivé en France il y a quatre ans, est aujourd’hui l’un de nos bénévoles les plus assidus.​​​​​​​

La première chose qu’il mentionne en se présentant, en plus de son nom et de son âge, c’est son diplôme de droit qu’il n’a finalement jamais pu utiliser. Hussain a vingt-huit ans, mais il a déjà vécu plusieurs vies. Né à Jalalabad, une ville de l’est de l’Afghanistan située à cent cinquante kilomètres de Kaboul, il est arrivé en France en décembre 2016. Il s’en souvient comme si c’était hier, quand j’étais en Afghanistan j’avais grand espoir à propos de la France mais quand je suis arrivé à la Gare de Lyon, j’étais 100% tout seul.
Écoutez Hussain
Avec la barrière de la langue, difficile de communiquer. Il comprend qu’il doit se rendre à Jaurès, pour demander des papiers. Quand il y arrive, on lui donne un rendez-vous... trois mois plus tard. Angoissé de se faire arrêter par la police, Hussain décide de ne pas bouger de là. Commencent alors trois mois d’attente dans le dénuement le plus total pour ce jeune homme de vingt-quatre ans qui n’avait auparavant connu ni la faim, ni le froid, ni l’éloignement avec sa famille. J’avais aucun papier, je devais attendre ce rendez-vous. J’avais une chemise, un pantalon et mes chaussures.

Dans sa ville d’origine, les Talibans ont régné en maîtres trop longtemps. Son père, chef du district et opposé à cette gouvernance intempestive, décide d’autoriser une manifestation armée pour les repousser. Les Talibans perdent du terrain mais ne cessent de menacer, poussant le père d’Hussain à déménager à Kaboul, laissant derrière lui sa femme et ses enfants qu’il ne voit plus que quelques jours par mois. Quand on est une femme ou un mineur en Afghanistan, on n'a pas de problèmes, nous explique Hussain. En revanche, quand on est “adulte”, c’est une toute autre histoire.

Les Talibans venaient toujours me demander : pourquoi tu n’as pas de barbe, pourquoi tu n’as pas de chapeau... Un jour, en rentrant chez lui, Hussain est attaqué par deux hommes qui passent près de lui à scooter. Ils sont armés et tirent sur le jeune avocat. Par chance, il n’est que légèrement blessé mais sa décision est prise, il doit quitter son pays rapidement. Le périple qui commence alors va coûter à son père la somme de neuf mille dollars et le faire traverser l’Iran, le Pakistan, la Turquie, la Bulgarie, l’Autriche puis l’Italie, et enfin, la France.
Je suis parti à pied, en voiture. C’était un grand commerce, comme la Mafia. Tu donnes l’argent, après ils te font passer. Avec son sac à dos, rempli de quelques bouteilles d’eau et de paquets de biscuits, il traverse l’Europe en direction de sa terre promise. Tantôt à pied, tantôt en voiture puis en train, Hussain franchit les frontières, non sans peine. Plusieurs fois on leur tire dessus, plusieurs fois il est contrôlé et reconduit dans le pays avant d’avoir eu le temps de passer de l’autre côté. Une fois ils m’ont contrôlé à la frontière entre l’Autriche et Italie, ils m’ont gardé trois jours là bas. Ils m’ont posé beaucoup de question. Au bout de trois jours ils m’ont laissé partir et ils m’ont dit de faire la demande d’asile ici en Autriche, mais je voulais pas rester, donc j’ai re-essayé de passer de l’autre côté.

Arrivé en Italie, il donne 250 euros à un passeur, franchit les Alpes de nuit avec un petit groupe composé d’Africains et d’autres Afghans et arrive à Nice. Dernière étape, le train qui le conduit de Marseille à Paris. Un contrôleur lui demande son billet, il n’en a pas et il ne lui reste que cent dix euros en poche. Il a été gentil, dit Hussain sincèrement reconnaissant, il ne m’a fait payer que cent euros. Débarqué à la Gare de Lyon, le jeune déraciné trouve tant bien que mal l’endroit où il doit se rendre pour demander des papiers et comprend très vite que pour se faire, il aura besoin de photos d’identité. Il dépense donc les dix euros restant pour se faire tirer le portrait et plus important encore, acheter une carte sim et prévenir ses parents que tout va bien. Je demandais à des passants avec des signes et des gestes si je pouvais leur prendre le téléphone pour cinq minutes. J’appelais ma mère ou je laissais un message pour dire que tout allait bien. C’était pas vrai, mais je ne voulais pas les inquiéter.

Il s’en est passé des choses pour Hussain depuis ces trois mois d’enfer au-dessus du métro Jaurès. Aujourd’hui il a un titre de séjour en attendant la nationalité française, parle la langue de son pays d’adoption, travaille pour la SNCF et vit à Montreuil dans un logement très bien pour une personne. Les assistantes sociales, les associations d’aide aux immigrés, les amis afghans puis français qu’il s’est fait sur le chemin, Hussain coche toutes les cases d’une intégration réussie. Son CDI à la SNCF, il le doit à sa ténacité, son courage et son optimisme. Humble, Hussain continue d’imputer sa “chance” à des éléments extérieurs. J’ai de la chance, c’est grâce à ma responsable. Toujours elle m’a aidé, toujours elle m’a dit que j’étais capable. Elle a toujours été gentille, même quand j’avais un problème elle m’encourageait…
Après sa journée de travail, le jeune homme se rend maintenant à la Sorbonne cinq soirs par semaine. Il y suit un cours de langue et d’informatique dédié aux étrangers. Une façon d’approfondir sa connaissance de la langue, mais aussi de la culture française, car lorsque l’on vient d’un pays musulman, le contraste est au début un peu violent. Quand j’étais en Afghanistan je regardais des vidéos sur la France et la culture française, mais la première fois que je suis allé au cours de français ici et qu’il y avait des femmes avec nous dans la classe, j’étais vraiment perturbé. Ma mère ne sait ni lire, ni écrire...

Maintenant, quand Hussain se rend le soir aux Restos du Coeur en métro, il ne baisse plus les yeux quand une fille entre dans le wagon.  Car oui, pour boucler la boucle, le jeune homme a décidé de venir “rendre” un peu de ce qu’on lui a donné en arrivant. Quand j’ai trouvé un travail et un logement je me suis dit “Hussain, une bonne vie c’est pas que penser à soi, c’est penser aux autres aussi, il faut tendre la main aux autres.”

Son désir à présent, c’est de retourner en Afghanistan pour revoir ses parents au moins une fois. Encore un an d’attente pour le réfugié politique qui n’est pas autorisé à retourner dans son pays pendant cinq ans s’il veut obtenir la nationalité et donc l’asile définitif en France. Mais comme toujours, Hussain garde l’espoir. Il sait qu’il les reverra un jour.

Avant la fin de notre rencontre, Hussain nous livre un dernier message, une chose que j’ai appris en France, c’est qu’on a besoin de liberté ! Ici, tu es libre, si tu fais quelque chose, ça n’a rien à voir avec les autres. Au début ça m’a fait bizarre, mais maintenant j’ai l’habitude. Comme quoi, tout est relatif.


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