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On ne peut pas rater Cristian. Assis devant un célèbre établissement gay de la rue des archives, à quelques mètres d’Andreï (voir portrait précédent), il a adopté un tout autre style de mendicité. Lui, les pièces il les pêche. Littéralement. Au bout de sa canne flotte un petit gobelet en carton qui tinte légèrement et à côté de lui traîne une bouteille de crémant déjà bien entamée. Cet après-midi la manne n’est pas mirobolante, mais Cristian a le sourire. Nous entamons une discussion avec l’homme de trente-deux ans arrivé de Roumanie il y a un an et qui ne se débrouille déjà pas si mal que ça dans notre langue.
Écoutez Cristian
Modeste, il nous dit d’emblée avec un accent à couper au couteau je parle pas très bien mais je comprends ! Originaire d’une petite ville roumaine, il a laissé derrière lui une vie d’opulence et de sécurité matérielle. Là-bas j’avais mon entreprise avec beaucoup beaucoup argent. Quand on lui demande pourquoi il a décidé de partir, son visage se referme. Il ne veut pas en parler et nous raconte rapidement une histoire d’argent donné à ses parents, une maison pour mama, une maison pour papa (ses parents sont divorcés) et d’impôts beaucoup trop élevés dans son pays. J’ai eu problèmes avec la justice ; alors j’ai dit « ok I go ! ». C’est difficile, mais c’est la vie. Quoi qu’il en dise et malgré la fierté, on sent que la situation qu’il traverse est loin d’être de son fait. Pour moi la Roumanie c’est fini…souffle-t-il tristement​​​​​​​.
Cristian est ce qu’on pourrait appeler un homme à tout faire. Outre son passé de business man, le trentenaire a exercé un sacré cortège de métiers. Il nous demande notre portable, tape quelque chose sur YouTube. Il s’agit d’un court-métrage de lui. J’ai fait l’actor ! Dit-il amusé. Au fil de la conversation, il nous dit également avoir connu une carrière de free fighter et de militaire. Il nous prie d’aller sur Facebook taper son nom et nous montre le lui d’avant. Sur la photo de profil se dresse un homme au physique avantageux habillé en sauveteur des mers. J’ai fait aussi sauvetage, comme dans Baywatch ! plaisante-t-il. C’était il y a un peu plus d’un an, au bord de la mer Noire. Difficile de croire que l’homme emmitouflé dans un duvet sale qui se tient en face de nous avec son bonnet troué sur la tête et ses mains gercées soit le même que ce jeune homme à l’allure sportive qui s’affiche sur notre écran de portable.
On comprend que le changement de vie a dû être brutal et en creusant un peu, on se rend compte que la situation avec ses parents n’est pas si claire. Je ne veux plus parler à eux dit-il, résigné. À sa fille non plus, il ne souhaite plus parler. Mais pour une toute autre raison. Je ne parle pas avec ma fille depuis un an, depuis que je suis ici…Qu’est-ce que je vais lui dire ?! « Ton papa il dort dans la rue »… La honte prend le pas sur l’envie de rétablir le dialogue avec ce qu’il a de plus précieux au monde. Je ne sais pas si je la reverrai… c’est difficile. Rebecca-Marie a dix ans et elle est restée en Roumanie avec sa maman. Cristian et elle ont divorcé il y a quelques années, il ne sait pas si elle sait où il est. Cristian en profite pour nous parler de ses amours du moment.
Il reprend notre téléphone et tape quelque chose. Puis, il retourne triomphalement le portable vers nous. Sur l’écran s’affiche une couverture du magazine Closer où nous pouvons voir éberlués, Cristian et l’ancienne actrice Mallaury Nataf se faire un bisou. Il est mort de rire devant nos têtes mais très vite, il se reconcentre sur son objectif. Mallaury Nataf grande actrice moi je m’en fous dit-il en souriant, moi je peux pas rester comme ça sans travail. Dès que Corona fini, je prends les billets pour République Tchèque ! Il nous dit son désarroi devant la situation en France. Il trouve qu’ils sont très nombreux dans la rue et ne comprend pas que lui, l’homme aux deux diplômes et aux mille métiers ne puisse pas travailler ici sans papiers. I’m not a stupid man ! lâche-t-il du fond du cœur. I can do a lot of things. Il est venu pour travailler, pas pour mendier rue des archives. Mais en France, pas de domiciliation, pas de papiers, pas de papiers, pas de travail (et pas de travail, pas de travail.).
Il y a bien les associations qui l’aident un peu mais entre les grèves, la lenteur du système et le virus…
Cristian s’allume une cigarette et nous en propose une. Il n’est pas du genre à se laisser abattre et souligne quand même un attrait majeur de la capitale. Ici, les personnes sont très très très jolies ! Nous dit-il sur un ton de séducteur. Au moins il voit le bon côté des choses… Sur une dernière note joyeuse, il annonce confiant c’est difficile mais ça va s’arranger ! Alors que nous sommes sur le point de partir, Cristian fouille dans sa cachette et en sort un paquet de cartes. Joueur, il nous gratifie d’un tour de magie et nous remercie de l’avoir écouté.

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